La fraternité fait partie, avec la liberté et l’égalité, des valeurs fondatrices de la République. Mais n’assistons-nous pas aujourd’hui à un déficit de fraternité ? Dans une société où une économie de consommation exacerbe les besoins de l’individu, nous risquons de ne voir s’exprimer que la défense des intérêts individuels, voire catégoriels. On défendra plus ses droits qu’on n’obéira à ses devoirs. La perspective du bien commun, avec les sacrifices et les ajustements qu’il exige, court le risque d’être oubliée.
Il est, bien sûr, du rôle de l’Etat de veiller au bien commun. Il revient aux hommes politiques de proposer un projet mobilisateur pour la nation. Mais il ne faut pas tout attendre de l’Etat. Dans une vie démocratique, chacun doit être attentif au bien commun et artisan de fraternité. A quoi sert-il de dénoncer la constitution de ghettos dans de grands ensembles si personne ne veut, dans son voisinage, des familles en grande difficulté ou des populations immigrées ? Comment peut-on tout à la fois souligner l’absolue nécessité de biens collectifs comme une autoroute ou le contournement d’une ville et refuser unanimement que leur réalisation passe près de chez soi ?
La fraternité n’a pas de frontière. Certes, un citoyen est invité à aimer son pays, à y vivre concrètement cette fraternité. Le cardinal Roger Etchegaray disait fort justement : « Il trompe et se trompe celui qui prétend aimer les peuples lointains avec lesquels il ne vit pas et n’aime point son propre pays auquel il se frotte chaque jour » (Homélie de la Messe pour la France, Strasbourg, 10 juillet 2005). Mais le véritable amour de son pays n’implique pas la xénophobie ou le repli nationaliste. Il désire au contraire, pour son pays, des relations de paix, de justice et de solidarité avec les autres peuples. Il y a aussi un bien commun de l’humanité qu’il est vital de promouvoir.
Notre vie démocratique risque d’être marquée, non seulement par un déficit de fraternité, mais aussi par un déficit de confiance. Plusieurs observateurs et sociologues ont pu parler de notre société comme d’une société de défiance. Tout d’abord, nous constatons souvent une défiance vis-à-vis de l’avenir. La notion de risque a pris le pas sur celle de progrès, le principe de précaution sur celui de transformation. La conviction qu’on pouvait faire des prévisions économiques à moyen ou à long terme décline. Certains sont aussi tentés par une défiance concernant le politique. Ils doutent du désintéressement des hommes politiques, du sérieux des promesses électorales souvent démenties dans les faits, de la marge de transformation possible de notre société par nos gouvernants.
Désintérêt, fort taux d’abstention de vote, réduction des enjeux politiques à une « politique spectacle », réactions populistes risquent de marquer, chez nous, comme d’ailleurs dans d’autres pays d’Europe, notre vie démocratique. Pourquoi s’engager si on est marqué par le fatalisme, si on croit que rien ne changera vraiment, si on pense que le divorce, le chômage, la pauvreté sont des réalités contre lesquelles il est inutile de lutter ? Le fatalisme peut parfois s’accompagner d’un sentiment de peur. Certes, il y a bien des raisons de s’inquiéter devant la violence dans certaines banlieues, le terrorisme international, l’utilisation du religieux par des forces extrémistes, la destruction de notre environnement, les difficultés de transmission de notre savoir et de nos valeurs aux générations qui montent.
Mais il est dangereux de passer de l’inquiétude à la peur. L’homme qui a peur n’a plus de distance intérieure face aux événements. Sa raison et ses choix politiques risquent d’être soumis au diktat de ses émotions, de son angoisse ou de son agressivité. Il est prêt alors à toutes les aventures. La confiance intérieure permet au contraire de prendre du recul, d’analyser les situations plus rationnellement, de rester ouvert à cette dynamique du souci du frère si importante pour notre société. Face au fatalisme, la confiance fait naître l’espérance. Elle sait qu’il y a un avenir pour l’homme et que l’engagement de tous dans la préparation de cet avenir est aussi souhaitable qu’indispensable.
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